L'oeil sportif - Page 4

  • Le faux combat de Stan Wawrinka

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    J’ai pas mal de tendresse pour Stan Wawrinka. Parce que je l’ai en quelque sorte vu grandir depuis son sacre au Challenger de Genève, dans la foulée de son titre junior à Roland-Garros. Cela fait un bail et le fait d’avoir pu suivre son évolution, sa révolution intérieure, reste un privilège. J’ai d'autant plus de tendresse pour lui que j'abhorre les tire-au-flanc. Ce qu'il n'est pas, justement. Lui est un guerrier sur le court. Et j'admire les battants, ces types qui ne lâchent rien sur un terrain, qui se sortent les tripes. Le Vaudois ne fait heureusement pas partie de cette catégorie des flemmards, de ceux qui se contentent de ce qu'ils ont, et c’est ce qui explique en grande partie qu'il soit à la longue devenue une star incontournable du tennis. Une légende, même, pour reprendre les récents mots de Roger Federer. Il est vrai que trois titres du Grand Chelem posent votre homme dans les livres d’histoire.

    Oui, j’ai pas mal de tendresse pour Stan Wawrinka, personnage pas toujours facile à cerner certes, mais d’une extrême sensibilité, parfois très touchante, avouons-le, pour avoir à maintes reprises pu être confronté les yeux dans les yeux à sa sensibilité. Stan, Stanimal, a ce double visage; celui d’une machine sur le court, imperturbable et même géniale dans ces quêtes majeures, même lorsqu'il s'agit de rendre possible ce que tout le monde croit impossible; et celui d’un personnage par moments en manque de confiance, de repères, assailli par le doute. C’est ce qui le rend humain, aussi. Touchant, forcément, comme écrit plus haut.

    A certaines occasions, Stan Wawrinka a eu des prises de parole parfois cinglantes, des propos par moments très tranchants. Souvent (très) justes. Même si certaines fois pas forcément placés au bon moment. Mais il faut lui reconnaître d'avoir souvent ajusté la cible, avec raison. Sauf que ces dernières heures, je crois que Stan s’est trompé de combat.

    En s’en prenant notamment à la presse helvétique, qu’il accuse de minimiser ses performances, l’ancien No 3 mondial prend à mon sens le mauvais chemin. Il emprunte ici le discours souvent entendu notamment dans le sport français, qui consiste à dire que les médias sont soit contre les athlètes soit avec les athlètes (les footballeurs, les rugbymans...). Dans cette sentence n’existe pas de juste milieu, aucune demi-mesure.

    Or, dans le cas présent, celui de Stan Wawrinka, il n’est pas question de savoir si la presse est pour ou avec lui. Seulement de rappeler que la presse fait son métier, sans avoir à être pour ou contre, car choisir son camp n’est pas son rôle, encore moins son but, dans le petit monde du tennis. Et par les temps qui courent, difficile de dire qu’elle a été contre lui, au contraire. Il s’agirait même plutôt de relever que Stan dispose grosso modo d’une certaine immunité, qui est tout à son honneur, puisqu'il est lui-même allé la chercher grâce à la superbe carte de visite qu’il s’est globalement construite depuis 2013. Les critiques sont donc très rares, ou alors seulement adressées avec des pincettes. On n’attaque évidemment pas de la même manière une défaite d’un ancien 3e ATP vainqueur de majeurs que l’énième revers d’un éternel No 3 helvétique.

    Si Wawrinka a raison quand il dit que le public et la presse suisses oublient peut-être - et pourtant on le répète à chaque fois - le désert qu’il y aura dans le tennis masculin helvétique une fois que lui et RF auront pris leur retraite et que le public ainsi que la presse comprendront alors leur douleur, il fait en revanche fausse route en affirmant que ses performances actuelles sont minimisées voire dénigrées par les observateurs. C’est à mon sens tout le contraire. Pour moi en tout cas et pour certains confrères aussi, qui savent d’où il revient. Et qui comprennent, aussi, ce qu’il a (re)construit pour l’avoir vu, comme moi, souffrir (mais passer quand même un tour) lors de son premier retour, à l’Open d’Australie 2018, à une époque où plusieurs voix du circuit le disaient fini pour le sport de haut niveau. A une époque où les journalistes étrangers rigolaient bien volontiers de lui dans les salles de presse. Au moment où, justement, nous le défendions.

    Bien sûr, le Vaudois n’est pas considéré de la même manière qu'ici de l’autre côté de la Sarine, où plus encore que de vouloir tenter de le comparer à Roger Federer (auquel personne n’est comparable...), certains continuent de rabâcher le triste refrain des «Welches» qui ne sont pas comme eux, qui tend donc à résumer que Wawrinka est lui aussi différent, mais sa cote en Suisse romande est intacte. Preuve en est que personne ne l’attaque.

    Ses délires sur les réseaux sociaux ou au bord des piscines de Saint-Tropez, après qu’il eut pourtant longtemps lissé sa communication depuis trois ans, ne se retrouvent au cœur d’aucune critique. Ce serait tout le contraire si Stan était français ou britannique. Les médias s’en délecteraient et lui en mettraient plein la tête. Même ses résultats, dans un tel cas, seraient la cible de toutes les critiques. Et qu’a-t-on vu en Suisse? Rien. Ou alors des louanges pour le chemin parcouru depuis sa greffe au genou.

    Pour avoir la preuve définitive que Stan Wawrinka dispose d’une réelle immunité, il va sans doute falloir (lui) rappeler que personne n’a pipé mot sur l’exhibition qu’il s’apprête à faire en Arabie Saoudite. Alors que faire la promotion d’un pays si exemplaire en matière de respect des règles élémentaires de droits humains mériterait de soulever de vraies questions. Qu’aucun média - romand ou alémanique - n’a osé poser. Sans doute parce que contrairement à ce qu’il croit, personne n’attaque le Vaudois. Au sujet duquel subsiste au contraire un vrai respect.

     

    Arnaud Cerutti, le 24 octobre 2019

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  • Kipchoge et le record: oui, mais... non

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    Eliud Kipchoge a donc couru un marathon en moins de deux heures. Très bien. Fabuleux, même, si l’on ne s’en tient qu’au chrono... Sauf que cette performance, qui renforce théoriquement son statut de coureur de fond le plus rapide du monde, ne sera pas homologuée. Et ce n’est que pure logique...

    Il faut dire que si l’on peut bien entendu tirer un grand coup de chapeau au Kényan, immense athlète, se cache derrière la course réalisée hier à Vienne, une simple (mais énorme) opération marketing, un peu beaucoup d’esbroufe aussi, qui dénature clairement l’impact du potentiel exploit.

    Attention: loin de moi l’idée de minimiser ce qu’a fait Kipchoge, dont on ne peut remettre en doute ni la déroutante force mentale ni les impressionnantes capacités physiques, mais les conditions dans lesquelles il a établi ce présumé record n’ont plus rien à voir avec le sport de haut niveau. Elles sont si loin des valeurs ancestrales de la course à pied, du marathon. Si loin d’une épreuve normale et de tout ce qui va avec.

    Courir entouré de 41 lièvres entièrement dédiés à sa cause, sur un tracé et dans des conditions choisis pour faire tomber le «mur» (parcours asphalté, terrain testé au préalable et préparé durant trois mois...), avec des sponsors qui ont réussi à s’afficher partout dans ce soi-disant projet, ce n’est plus le dépassement de soi tel qu’on l’a connu. Ce n’est plus le «Free to run».

    Ne voyez pas là des propos de sportif de canapé. Non, même si ce n’est qu’en pur amateur, je fais du sport depuis que je suis gamin, je me suis également mis à la course à pied en 2001; en partie, je sais donc autant le bonheur génial que l’on peut trouver dans la plupart des sorties que le plaisir aussi stupéfiant qu’étonnant que l’on déniche parfois dans des séances plus compliquées, en allant au bout de soi-même.

    Grosso modo, tout coureur passionné peut tout à fait mesurer pourquoi Eliud Kipchoge était effectivement l’homme le plus heureux du monde, hier après avoir couru «en moins de deux», mais tout cela donne l’impression que cette réussite du 12 octobre tient davantage du divertissement que du sport dans son essence.

    Oui, on peut toujours tenir de beaux discours, dire que le marathonien a réalisé ce temps uniquement avec ses deux jambes et qu’il a cassé une barrière psychologique, cela ne m’enthousiasme guère dans un tel contexte. Les arguments étalés çà et là pour mettre en valeur une telle opération marketing ne convainquent pas.

    Je suis en revanche très admiratif de la carrière de Kipchoge. Je me suis enflammé lorsqu’il a explosé le record - officiel, celui-ci - l’an passé à Berlin. Et je suis prêt à m’enthousiasmer encore davantage lorsqu’il passera vraiment sous les deux heures, tant il ne fait aucun doute que le Kényan a ce chrono dans les jambes. Ce qui sera effectivement effarant, effrayant, gigantesque.

    En attendant, Vienne et sa course formatée ne m’auront pas fait lever de mon canapé. Le marathon le plus rapide du monde reste disputé en 2 h 01’ 39’’. C’est à battre, oui. Pour bientôt? Très certainement. Mais dans les conditions du réel, loin de la délirante marketing à la sauce Nike et Ineos.

     

    Arnaud Cerutti, le 13 octobre 2019

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