Kipchoge et le record: oui, mais... non

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Eliud Kipchoge a donc couru un marathon en moins de deux heures. Très bien. Fabuleux, même, si l’on ne s’en tient qu’au chrono... Sauf que cette performance, qui renforce théoriquement son statut de coureur de fond le plus rapide du monde, ne sera pas homologuée. Et ce n’est que pure logique...

Il faut dire que si l’on peut bien entendu tirer un grand coup de chapeau au Kényan, immense athlète, se cache derrière la course réalisée hier à Vienne, une simple (mais énorme) opération marketing, un peu beaucoup d’esbroufe aussi, qui dénature clairement l’impact du potentiel exploit.

Attention: loin de moi l’idée de minimiser ce qu’a fait Kipchoge, dont on ne peut remettre en doute ni la déroutante force mentale ni les impressionnantes capacités physiques, mais les conditions dans lesquelles il a établi ce présumé record n’ont plus rien à voir avec le sport de haut niveau. Elles sont si loin des valeurs ancestrales de la course à pied, du marathon. Si loin d’une épreuve normale et de tout ce qui va avec.

Courir entouré de 41 lièvres entièrement dédiés à sa cause, sur un tracé et dans des conditions choisis pour faire tomber le «mur» (parcours asphalté, terrain testé au préalable et préparé durant trois mois...), avec des sponsors qui ont réussi à s’afficher partout dans ce soi-disant projet, ce n’est plus le dépassement de soi tel qu’on l’a connu. Ce n’est plus le «Free to run».

Ne voyez pas là des propos de sportif de canapé. Non, même si ce n’est qu’en pur amateur, je fais du sport depuis que je suis gamin, je me suis également mis à la course à pied en 2001; en partie, je sais donc autant le bonheur génial que l’on peut trouver dans la plupart des sorties que le plaisir aussi stupéfiant qu’étonnant que l’on déniche parfois dans des séances plus compliquées, en allant au bout de soi-même.

Grosso modo, tout coureur passionné peut tout à fait mesurer pourquoi Eliud Kipchoge était effectivement l’homme le plus heureux du monde, hier après avoir couru «en moins de deux», mais tout cela donne l’impression que cette réussite du 12 octobre tient davantage du divertissement que du sport dans son essence.

Oui, on peut toujours tenir de beaux discours, dire que le marathonien a réalisé ce temps uniquement avec ses deux jambes et qu’il a cassé une barrière psychologique, cela ne m’enthousiasme guère dans un tel contexte. Les arguments étalés çà et là pour mettre en valeur une telle opération marketing ne convainquent pas.

Je suis en revanche très admiratif de la carrière de Kipchoge. Je me suis enflammé lorsqu’il a explosé le record - officiel, celui-ci - l’an passé à Berlin. Et je suis prêt à m’enthousiasmer encore davantage lorsqu’il passera vraiment sous les deux heures, tant il ne fait aucun doute que le Kényan a ce chrono dans les jambes. Ce qui sera effectivement effarant, effrayant, gigantesque.

En attendant, Vienne et sa course formatée ne m’auront pas fait lever de mon canapé. Le marathon le plus rapide du monde reste disputé en 2 h 01’ 39’’. C’est à battre, oui. Pour bientôt? Très certainement. Mais dans les conditions du réel, loin de la délirante marketing à la sauce Nike et Ineos.

 

Arnaud Cerutti, le 13 octobre 2019

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Commentaires

  • Quand l’IAAF va-t-elle interdire les « lièvres » dans toutes les compétitions. Dans le cas présent sans ces assistants ultra organisés comment aurait-il couru ?

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