• Roger Federer: tristesse, abattement et... espoir

    Imprimer

    DjokFED.jpg

     

    Les heures passent et la pilule ne passe toujours pas. Mais comment diable Roger Federer n’a-t-il pas pu aller chercher ce neuvième titre à Wimbledon qui, à un moment, lui a tendu la main? Pourquoi n’a-t-il pas réussi à aller chercher ce petit point qui aurait fait toute la différence, autant dans cette édition que dans l’histoire du jeu? Non, on ne se permettra ni d’en vouloir à «RF» ni de donner la moindre leçon tant nous ne sommes pas en position de le faire, mais tous les amoureux du beau jeu, toute la Suisse rivée devant son écran, tous les esthètes sensibles aux partitions récitées par le Bâlois ont pris un gros coup sur la cafetière dimanche soir, au bout d’un match irrespirable, parfois même impossible à regarder. Depuis, tournent en boucle les interrogations. On cherche à savoir comment il aurait pu rejouer ces deux balles de match égarées, ces balles de break ensuite. Mais dans le même temps personne ne veut revoir la scène, car elle s’était déjà déroulée sous nos yeux par le passé avec, déjà, Novak Djokovic comme bourreau. Et puis, à quoi bon remuer le couteau dans une plaie béante, trop fraîche pour être guérie?

    Ce lundi, la frustration le dispute à la tristesse, à l’abattement. Roger Federer était en train d’écrire une nouvelle histoire, mais sa plume a été fauchée au dernier moment par le réalisme du Serbe. Imaginez donc ce que serait ce lundi la photographie du tennis si l’ancien No 1 mondial avait converti l’une de ses balles de match? Les mots et les chiffres utilisés en cette mi-juillet n’auraient pas été les mêmes. Les questionnements non plus. On saluerait là l’immortel, le génie capable de se renouveler et de frapper encore un immense coup, à presque 38 ans. «Rodg» serait porté aux nues, admiré, adulé. Il reste aujourd’hui admiré et adulé, mais avec un titre du Grand Chelem «en moins» et, dans ses bagages, une défaite qui est sans doute la plus difficile à digérer de sa carrière. Parce que le train ne repassera peut-être pas une 21e fois.

    Oui, au lieu de crier au génie, on se demande aujourd’hui si la chance n’est pas définitivement passée et si les records qui, bien qu’ils soient faits pour être battus, ne vont pas finir par lui échapper pour de bon dans un avenir proche. Rafael Nadal a la terre battue pour empiler d’autres couronnes. Novak Djokovic a lui tous les terrains pour agrandir encore son palmarès. Même s’il est conscient que ses marques peuvent tomber, même s’il avoue ne pas courir après celle-ci, Federer doit tout de même passer un sale lundi. Parce que lorsque l’on voit la nuit qui a été la nôtre, celle de simple spectateur abattu, on n’ose pas imaginer ce qu’a été la sienne, acteur maudit d’une pièce d’exception.

    Si la frustration le dispute à la tristesse et à l’abattement, se mêle aussi un véritable sentiment de fascination pour ce que réalise Novak Djokovic. Il faut en effet avoir une force de caractère exceptionnelle, une foi incroyable en soi, pour repousser des montagnes, retourner le match et vaincre face à un stade entièrement acquis à la cause adverse. En cela, le Serbe est admirable. On peut saluer là le joueur incassable, imbattable. Ce qu’il réalise se doit d’être glorifié, et plutôt seize fois qu’une. Son tennis n’est peut-être pas le plus beau du monde, mais Dieu sait qu’il est efficace, quasi sans fausse note dans les moments importants. Son réalisme au fil des trois tie-breaks – aucune faute directe contre… onze à Federer! – en dit long sur sa capacité à être solide au plus fort de la pression. C’est remarquable, tout simplement remarquable. Quelle tronche – dans le bon sens du terme - il a! Comment ne pas vouloir applaudir, malgré tout?

    Ce qui est plus fort, avec lui, c’est de constater à quel point l’actuel Maître du jeu a su rebondir après ses deux années de disette. A 32 ans, il semble en avoir assez sous le capot pour faire tomber d’autres murs, d’autres montagnes. Il a perdu en demi-finale de Roland-Garros? Oui, mais il a su accélérer au bon moment à Wimbledon et déboulera assurément en immense favori dans six semaines à l’US Open. Au lendemain de cette finale qui a usé tous les nerfs, le rendez-vous new-yorkais paraît loin, mais il frappe pourtant déjà à notre porte. Gourmand, le Serbe n’attend que ça, quitte à devoir manger un peu de ciment américain après avoir goûté à l’herbe londonienne. Il sait qu’il peut triompher dans un contexte qui lui sera entièrement favorable.

    Pendant ce temps-là, Rafael Nadal cherchera à ménager ses genoux pour frapper un gros coup. Et Roger Federer, lui, essayera encore. Echouera peut-être aussi. Et si tel est le cas, aura-t-il à cœur, en 2020, d’essayer encore, d’échouer peut-être mieux à l’Open d’Australie pour finir par triompher à Wimbledon, à presque 39 ans? Comme Marc Rosset (toujours génial aux commentaires avec l’excellent Pascal Droz), nous aimerions y croire, parce qu’il en a été si proche hier. Et peu importe si, d’ici-là, pour nous, la pilule n’est pas digérée. Le principal est que le vaillant Bâlois, admirable, puisse récupérer de la tragédie d’hier. Histoire, tel le Novak Djokovic de 2017, de rebondir encore plus fort. Et de faire en sorte que ce 14 juillet ne soit plus synonyme de défaite nationale.

     

    Arnaud Cerutti, le 15 juillet 2019

    Lien permanent 2 commentaires